Francis Dupuis-Déri est professeur/militant au Département de science politique de l’UQAM et il codirige le Chantier sur l’antiféminisme du Réseau québécois en études féministes (RéQEF).
Un professeur militant mène une recherche pour un syndicat militant, recrute ses volontaires au sein de ce même syndicat, interroge des élèves se déclarant « féministes », puis découvre, Ô stupeur, que le patriarcat hétérosexiste sévit dans les écoles du Québec. Rarement aura-t-on vu un tel suspense scientifique!
Le rapport Enseigner à l’école au Québec face à la misogynie, l’antiféminisme, l’homophobie et la transphobie, rendu public le 23 février 2026 par la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), a été accueilli par la quasi-totalité des médias comme une pièce à conviction accablante. La misogynie et l’homophobie seraient « en hausse fulgurante » dans nos écoles, nous dit Radio-Canada. Le Devoir et La Presse ont relayé le tout avec la gravité des circonstances. Les médias de masse étant ce qu’ils sont, personne, ou presque, n’a retourné l’objet pour en examiner la fabrication.
Il est temps de le faire!
L’entonnoir méthodologique
Commençons par la mécanique. Le rapport repose sur 110 témoignages couvrant « environ 200 écoles publiques » dans huit régions. On nous présente ces chiffres comme impressionnants. Rapportés aux quelque 2 700 écoles de la province, ils représentent environ 7 % du réseau. Ça va, mais c’est la composition de l’échantillon qui pose le vrai problème.
Les 49 participants aux groupes de discussion ont été recrutés par les réseaux syndicaux de la FAE et ont bénéficié d’une « libération syndicale d’une valeur équivalente à une journée de travail ». Les 34 répondants au questionnaire étaient des enseignants participant à un « camp d’éducation syndicale ». Les 11 élèves interrogés individuellement se définissaient eux-mêmes comme « féministes ». Le forum participatif réunissait des « sexologues, des conseillères pédagogiques et des fonctionnaires du ministère de l’Éducation » déjà engagés idéologiquement sur ces questions.
En d’autres termes, on a systématiquement interrogé des personnes prédisposées à confirmer la thèse. C’est l’équivalent méthodologique de sonder les membres de Greenpeace pour mesurer l’inquiétude environnementale de la population. Le rapport l’assume d’ailleurs sans frémir, présentant la méthode des focus groups comme « une occasion d’empowerment pour les volontaires, ce qui correspond à la fois aux valeurs et aux objectifs du féminisme et du syndicalisme ». Quand votre méthodologie affiche ouvertement qu’elle sert vos objectifs militants, il faut une certaine arrogance pour invoquer ensuite la rigueur scientifique.
Et que dire de l’absence totale de groupe contrôle ? Aucun enseignant sceptique, aucun parent, aucun adolescent ne se reconnaissant pas dans le cadre féministe n’a été consulté. L’enquête ne recueille qu’un seul son de cloche, puis le présente comme un portrait de la réalité.
La grille plaquée d’avance
Le biais méthodologique serait encore pardonnable si l’analyse qui en découle faisait preuve de nuance. C’est précisément l’inverse. Le rapport interprète l’ensemble des comportements documentés, du genre « si tu bouges, t’es gai », lancé dans une cour de récréation, jusqu’aux saluts nazis, à travers une grille unique : la « défense du patriarcat et de l’hétérosexisme ».
Les garçons qui posent ces gestes « justifient et défendent explicitement le patriarcat et l’hétérosexisme », nous affirme-t-on. Ils « s’identifient explicitement, par leurs paroles et leurs actes, à une identité masculine stéréotypée, arrogante, intolérante et potentiellement dominante ».
Un adolescent de 13 ans qui lance « t’es gai » dans un corridor défendrait donc explicitement un système d’oppression ? C’est accorder à la bêtise d’un enfant ou à l’adolescent belliqueux une cohérence doctrinale qu’elle n’a manifestement pas! Mais le rapport refuse délibérément cette lecture. Il rejette l’hypothèse de la « crise de la masculinité » en la qualifiant, par la voix de la sociologue Raewyn Connell, « d’insulte aux garçons » et de « rhétorique des garçons-victimes ». Ces jeunes « ne sont pas en perte de repères », nous assure-t-on.
Ainsi, l’adolescent provocateur n’est jamais un adolescent provocateur. Il est toujours un agent, conscient ou non, du patriarcat. Nulle place ici pour la psychologie développementale, le mimétisme de groupe, la transgression comme mécanisme identitaire, l’attrait du scandale dans un environnement saturé d’injonctions morales.
Le rapport ne pose même pas la question de savoir si la multiplication des symboles et des célébrations progressistes à l’école pourrait elle-même susciter, par effet de saturation, des réactions de rejet chez des jeunes dont la nature profonde est précisément de tester les limites. L’hypothèse est trop dérangeante. On préfère le diagnostic systémique, qui a le mérite de confirmer ce qu’on savait déjà avant de commencer.
Le double standard religieux
Le traitement de la variable religieuse constitue peut-être l’incohérence la plus spectaculaire du rapport! D’un côté, on documente des comportements très concrets chez certains élèves musulmans : refus de participer aux cours sur les droits des femmes, chahut lors de discussions sur la diversité, « pères musulmans [qui] refusent d’adresser la parole aux femmes enseignantes », voire une charge physique contre une table du comité de la diversité ayant mené à des condamnations judiciaires. De l’autre, chacun de ces constats est immédiatement enveloppé de précautions, de nuances, de rappels que « ce ne sont évidemment pas tous les jeunes musulmans » et de références à des « interprétations féministes de l’islam ».
Comparez maintenant avec le traitement des élèves « blancs d’origines franco-catholiques ». Ceux-ci sont décrits comme « très-très blancs », « blancs musclés qui portent une camisole pour exposer leurs biceps », formant une « clique de petits coqs ». L’influence de leurs parents est directement incriminée : « des propos racistes, des propos homophobes, des propos misogynes, ça vient de leurs parents blancs, beaucoup ». Aucune nuance comparable n’est offerte. Pas de rappel que « ce ne sont évidemment pas tous les Québécois de souche ». Pas de renvoi à des traditions francophones progressistes.
Le procédé est limpide : quand l’intolérance vient de l’islam, c’est un phénomène complexe qu’il faut contextualiser. Quand elle vient des « blancs », c’est un fait sociologique qu’on peut énoncer crûment. Ce double standard n’a rien de scientifique. Il relève du positionnement politique!
Cette image célèbre du professeur/militant au Département de science politique de l’UQAM a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Son allégeance à la gauche violente du mouvement Antifa ne pourrait pas être plus claire, nette et limpide.
Le chercheur, le syndicat et le tribunal de l’intention
Un mot sur l’auteur. Francis Dupuis-Déri codirige le « Chantier sur l’antiféminisme » du Réseau québécois en études féministes. Il a publié La Crise de la masculinité : autopsie d’un mythe tenace. Il a cosigné un ouvrage intitulé Antiféminismes et masculinismes d’hier à aujourd’hui. Ses convictions sont parfaitement identifiables. Et quand un chercheur dont toute la carrière est consacrée à démontrer l’existence du patriarcat mène une enquête financée par un syndicat dont les comités militants sont à l’origine de la commande, il faut une certaine naïveté pour s’étonner des conclusions.
Cet homme est un idéologue et un militant antifa qui bénéficie du vernis de professeur, payé à même vos impôts pour endoctriner la jeunesse. Ça doit être dit clairement!
D’ailleurs, le rapport lui-même l’admet à demi-mot : il « reprend — partiellement — des éléments d’un manuscrit d’ouvrage qui devrait paraître aux éditions Lux ». Autrement dit, le rapport syndical est aussi un produit dérivé d’un livre militant qui devait paraître à l’automne 2025.
Ce qu’on refuse de penser
Le plus troublant, au fond, n’est pas ce que le rapport dit. C’est ce qu’il refuse obstinément de considérer. Il ne distingue jamais entre une hausse réelle des comportements violents, une hausse de leur visibilité amplifiée par les réseaux sociaux et une hausse de la sensibilité institutionnelle à leur égard. Ces trois phénomènes sont pourtant radicalement différents et appellent des réponses distinctes.
Il ne s’interroge pas davantage sur l’effet potentiellement contre-productif de ses propres recommandations : multiplier les drapeaux arc-en-ciel, les célébrations, les comités, les formations obligatoires, les « modèles inspirants de personnes queers ». Bref, intensifier exactement les dispositifs qui semblent provoquer les réactions documentées!
Et il n’offre aucune réflexion sur la psychologie de l’adolescence comme facteur explicatif autonome, préférant voir dans chaque geste de provocation juvénile l’ombre portée du « système patriarcal hétérosexiste ».
On peut documenter des faits réels (et certains le sont, indéniablement) tout en produisant une analyse intellectuellement indigente. C’est précisément ce qu’accomplit ce rapport : il prend des symptômes véritables, les enferme dans une grille idéologique préfabriquée et en tire des conclusions qui étaient écrites avant la première entrevue.
La FAE et Francis Dupuis-Déri n’ont pas mené une recherche. Ils ont organisé une confirmation.










