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Anatomie d’un cadrage : comment le JdeM a inversé la victime et le bourreau

Le Journal de Montréal a publié un article cadré pour justifier le meurtre d’un homme de 22 ans, dans un Walmart de Montréal-Nord par une bande d’adolescents. L’article sous-entend que la victime a cherché ce qui lui est arrivé, parce qu’elle aurait proféré des insultes à caractère raciste.

Un texte de nouvelle « framé » pour légitimer un meurtre est inédit de la part d’un média de masse, dont les journalistes doivent normalement répondre à un code de déontologie journalistique, tels que ceux du Conseil de presse du Québec ou de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. 

Par exemple, lorsqu’on tente de décrire la trame d’un événement aussi sérieux qu’un meurtre, on s’adresse à la police pour avoir une version officielle et crédible, ou à des témoins directs de la scène. Dans tous les cas de figure, on essaie d’avoir plusieurs sources qui corroborent les faits. 

Les journalistes de Québecor se sont enquis auprès des amies de l’assassin présumé et de ses comparses, pour s’informer sur le déroulement de l’altercation ayant conduit au meurtre de Giovani Ray Robbins. 

Si vous vouliez des sources sans neutralité et sans crédibilité — puisqu’elles n’étaient pas sur les lieux du crime, mais qu’elles ont répété des ouï-dire sur le déroulement des événements — vous n’auriez pas pu faire mieux. 

Ces jeunes femmes ne sont pas des témoins désintéressés avec une vision objective de la situation, justement parce que de l’aveu même du texte, elles sont les amies des accusés. Au contraire, elles décrivent les criminels présumés comme « des bons garçons », « des jeunes hommes discrets ». Bref, tout le contraire de ce que les faits connus jusqu’à présent nous donnent à croire. 

Tuer quelqu’un est loin d’être le type d’acte qu’une bonne personne pose. Se promener en plein jour dans un Walmart avec un couteau est loin d’être ce que les bonnes personnes font. C’est incroyable qu’on doive le mentionner.

Ce qu’il y a d’inquiétant avec cet article, c’est de voir qu’il a passé tous les filtres de la hiérarchie de la salle des nouvelles du JdeM et que personne n’a arrêté sa publication pour en modifier la substance, notamment pour en extraire les procédés rhétoriques qui légitiment le meurtre. 

Le racisme ou le droit de tuer

Le problème fondamental du texte du Journal de Montréal tient au fait qu’il renverse la perception de la réalité, et ce faisant, l’interprétation qu’on s’en fait : les agresseurs deviennent des victimes. 

Il faut comprendre le texte dans son ensemble et l’effet qui s’en dégage. Prenons les deux premiers paragraphes en exemple : 

« Le meurtre sordide commis en plein jour dans un Walmart de Montréal-Nord mardi serait le résultat d’une série d’insultes à caractère racial ayant mené au coup fatal.  

’’Ce sont des bons garçons. Ça ne se serait pas passé comme ça sans les propos racistes’’, a confié une adolescente proche d’un des trois jeunes de 15 ans qui ont comparu devant un juge de la Chambre de la jeunesse de la Cour du Québec en début de soirée jeudi. » 

Dans le fond, ces deux paragraphes signifient au lectorat que la victime aurait bien couru après ce qui lui est arrivé, parce que voyez-vous, elle a peut-être tenu des propos racistes. Chose que les journalistes eux-mêmes ne sont pas en mesure de certifier, puisqu’ils conjuguent les verbes au conditionnel.

On comprend très bien l’orientation que donne le JdeM à la nouvelle. Il justifie le meurtre d’un homme sur la base d’accusations de racisme. Une victime qui ne pourra jamais donner sa version des faits devant un tribunal, soit dit en passant.

La fabrique d’un coupable

Vous croyez que j’exagère ? Pas pantoute. Un texte journalistique est une construction de la perception de la réalité. Comment cela se fait-il ? En choisissant un angle de traitement de l’information qui sera transmise dans l’article. L’angle agira comme fil conducteur pour raconter l’histoire. Les faits ne changent pas, mais la perspective par laquelle on les comprend, elle, peut prendre différents angles.

Un angle de traitement d’une nouvelle, c’est comme les différentes facettes d’un cube. Le cube ne change pas, mais la perspective par laquelle on le regarde va déterminer la façon dont on le perçoit. C’est pareil pour un événement qu’on regarde à travers le prisme médiatique. 

L’angle sélectionné dans l’article en question consiste à donner la parole aux proches des protagonistes, tant ceux des agresseurs présumés que ceux de la victime. 

Sauf que le texte est tellement biaisé dans la construction de son récit, qu’il renverse les rôles entre la victime et le bourreau. La victime y est décrite comme un immonde raciste repris de justice et les adolescents accusés sont simplement des bons gars qui ont été provoqués, des petits anges avec de bonnes notes à l’école à qui il est arrivé un malheur.

C’est grave. On ne cautionne pas un meurtre sur la base d’une altercation où des paroles racistes « auraient » été échangés. Que les « bonnes amies » des soi-disant « bons gars » tiennent ce genre de propos ne signifie pas pour autant qu’ils doivent se retrouver dans le journal. 

Non seulement cela est-il pathétique, mais c’est dangereux! La perception que projette cet article participe à construire la compréhension du monde que la société québécoise se fait d’elle-même. Et le message qui y est transmis justifie ou excuse le meurtre d’un homme sur la base de ouï-dire. C’est à cause d’articles comme celui-là que le Québec aura un jour son Henry Nowack.

Ce texte est une dérive. Le Journal de Montréal devrait le retirer et s’excuser à la famille du défunt.

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À propos

Julien Garon-Carrier

Fondateur d’Indocile Média

Journaliste et auteur, formé en communication et en science politique, engagé à défendre une information libre et sans compromis.

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