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La neige et les mots interdits

par | 24 Déc 2025

ll était une fois, dans un royaume où l’hiver durait toute l’année, un village blotti au pied d’une forêt si dense qu’on disait qu’elle avalait les cris avant qu’ils ne touchent le ciel. Au centre du village se dressait la Grande Maison de Verre, siège du Conseil des Voix Propres. Ses vitres étaient si impeccablement polies qu’on pouvait y voir le reflet de sa propre peur. Car dans ce royaume, chaque mot prononcé était pesé, jaugé, classé : convenable / inconvenable / dangereux / à brûler. Les habitants avaient appris à parler comme on tricote des chandails trop serrés : avec des mailles minuscules, des nœuds minuscules, des silences minuscules. Sauf une. On l’appelait Cendrine. On ne connaissait pas son vrai nom. On disait qu’elle était née d’une cheminée qui avait refusé de s’éteindre le jour où le décret interdisant les feux libres avait été promulgué. On disait aussi qu’elle avait les poumons pleins de suie et la langue pleine d’échardes. Elle avait treize ans, peut-être quatorze, et une habitude très vilaine : elle disait ce qu’elle pensait.Un soir de décembre, alors que la neige tombait comme des ciseaux blancs, le Héraut du Conseil vint annoncer la nouvelle :« Par ordre du Roi-Miroir et du Conseil des Voix Propres, il est désormais défendu de prononcer, écrire, chanter, murmurer, penser ou rêver les mots suivants :
liberté, révolte, vérité nue, rire franc, question, pourquoi, et toute forme du verbe oser.
Les contrevenants seront lavés de l’intérieur par le Silence Obligatoire. »
La foule baissa la tête. Certains hochèrent même la tête avec zèle, comme pour prouver qu’ils avaient déjà oublié les mots interdits. Cendrine, elle, se contenta de cracher par terre. Un petit crachat noir. La suie. Le lendemain, elle se posta sur la place, un vieux sac de jute sur l’épaule, et commença à distribuer des cendres. À chaque personne qui tendait la main, elle murmurait un mot défendu. Juste un. À voix très basse. Comme on donne un couteau dans le noir.À la boulangère : « liberté »
Au vieux forgeron : « oser »
À la petite fille aux tresses : « pourquoi »
À l’homme qui avait dénoncé son frère l’année précédente : « pardon ».
Les gens prenaient la pincée de cendres, la glissaient dans leur poche, dans leur manche, sous leur langue. Ils ne disaient rien. Mais leurs yeux changeaient. On aurait dit que quelque chose de très ancien se réveillait derrière la vitre sale de leurs pupilles. Le troisième soir, le Conseil s’inquiéta.
On envoya les Gardes de la Pureté chercher la gamine aux cendres. Ils la trouvèrent assise dans la cheminée de la vieille école abandonnée, noircie jusqu’aux cheveux, en train de dessiner avec un bout de charbon sur le mur : un arbre immense dont les branches étaient des mots.
Ils l’attrapèrent par les poignets.
Ils la traînèrent jusqu’à la Grande Maison de Verre.
Ils la firent monter sur l’estrade du Silence Obligatoire, là où l’on versait autrefois du plomb fondu dans les bouches des « trop bavards ».
Le Grand Censeur, un homme si pâle qu’on aurait dit une page vierge, s’approcha d’elle avec la petite cuillère d’argent qui servait à racler les pensées. « Ouvre la bouche, petite. Nous allons te rendre propre. » Cendrine le regarda droit dans les yeux.
Et pour la première fois depuis des années, elle rit.
Un rire de cheminée qui tire sur ses chaînes, un rire de suie qui s’envole, un rire de mots qui refusent de mourir.
Puis elle dit, très lentement, très fort :« Vous pouvez me laver la bouche.
Vous pouvez me coudre les lèvres.
Vous pouvez même me brûler la langue.
Mais les mots que j’ai déjà donnés…
ils sont déjà dans les poches, dans les ventres, dans les rêves.
Et la cendre…
la cendre ne s’éteint jamais tout à fait quand on souffle dessus. »
Un silence énorme tomba sur la salle.
Pas le silence fabriqué du Conseil.
Le vrai.
Celui qui précède l’orage.
Alors, quelque part dans la foule, une voix toute petite, presque inaudible, murmura :« Pourquoi ? » Un autre répondit :« Liberté. »Puis un autre :« Oser. » Et soudain, ce fut comme si toutes les cheminées du royaume se mettaient à fumer en même temps.Les poches s’ouvrirent.
Les manches laissèrent tomber des poignées de cendres noires.
Les bouches s’entrouvrirent.
Et les mots interdits sortirent, d’abord hésitants, puis plus forts, puis comme une volée de corbeaux qu’on aurait gardés trop longtemps en cage.
Le Grand Censeur recula.
Les Gardes lâchèrent les poignets de Cendrine.
La Grande Maison de Verre se mit à trembler.
Pas à cause du froid.
À cause des mots qui cognaient contre les vitres de l’intérieur.
Quand le premier carreau explosa, la neige entra.
Et avec elle, un vent qui sentait le feu de bois, le papier brûlé, les vieilles révoltes et les contes qu’on n’avait pas encore réussi à tuer.
On ne revit jamais le Roi-Miroir.
Certains disent qu’il est devenu une page blanche accrochée au vent.
D’autres qu’il se cache sous un faux nom, et qu’il tremble chaque fois qu’il entend un enfant rire trop fort.
Quant à Cendrine…
Personne ne sait si elle est morte cette nuit-là, ou si elle est simplement retournée dans la forêt, là où les arbres parlent encore sans demander la permission.
Mais chaque année, le 24 décembre, quand la neige tombe trop dru, les enfants du village trouvent dans leurs chaussures une toute petite pincée de cendres noires. Et s’ils soufflent dessus très fort, juste avant de s’endormir, ils entendent, très loin, très bas, une voix de cheminée qui murmure :« N’oublie pas de dire ce qui te brûle.
Même si ça fait mal.
Surtout si ça fait mal. »
Fin.
-30-
Notice: ce texte a été rédigé avec l’aide de Grok (xAI).

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Julien Garon-Carrier

Fondateur d’Indocile Média

Journaliste et auteur, formé en communication et en science politique, engagé à défendre une information libre et sans compromis.

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