Les derniers sondages dans la campagne électorale au Québec confirment une remontée de la CAQ, mais le coup de sonde de Synopsis de la fin du mois d’août est une anomalie qui révèle une tentative de manipulation de l’opinion publique évidente. Elle avait pour but de procurer un momentum à la campagne de « l’Équipe Christine Fréchette » pour changer la perception du public à son égard.
Dans sa brique rassemblant ses cours au Collège de France de 1989 à 1992, Pierre Bourdieu soutient que les sondages sont assimilables à un passage du discours au rituel.
C’est exactement ce qui s’est déroulé avec le sondage Synopsis—La Presse, qui a été relâché dès le début de la campagne. Il montrait une improbable remontée de la Coalition Avenir Québec à 27 %, la mettant au coude à coude avec le Parti Québécois à 28 %. Entre le 24 et le 26 août, la CAQ aurait soudainement bondi de 7 % dans les intentions de vote et le PQ aurait descendu de 2 %.
Officiellement, on doit jouer dans le grand cirque de la politesse et de la respectabilité. Pour rester dans le bon chic bon genre, les choses doivent être dites sans être dites. Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, est toutefois allé droit au but lorsqu’on lui a posé la question sur les résultats du sondage Synopsis et du score de Christine Fréchette.
« Je ne veux pas être méchant et dire que c’est le ‘‘spin’’ de la CAQ ou le ‘‘spin’’ de son sondeur là, parce qu’il faut savoir que c’est quand même les sondeurs caquistes qui nous disent ça ».
En fait, dans l’univers politique du Québec, tout le monde sait que la CAQ marche main dans la main avec la firme de sondage Synopsis, au sens propre comme au sens figuré. Oui, parce que figurez-vous qu’un des associés de la firme de sondage, Youri Rivest, est marié avec une dénommée Geneviève Gouin, dont le profil LinkedIn indique qu’elle a été directrice de cabinet de la ministre responsable de l’Habitation, France-Élaine Duranceau, au sein du gouvernement de la CAQ. Elle serait maintenant avec la ministre Caroline Proulx.
Du discours au rituel, disions-nous, à la suite de Bourdieu. Eh bien, le rituel a ceci de particulier : il est vécu collectivement. Et tout d’un coup, la CAQ regagne en popularité.
Surtout que le Québec est une petite société et qu’une bonne stratégie de communication avec des experts aguerris peut facilement la manipuler.
Deux autres sondages ont été publiés depuis que celui de Synopsis a fait les manchettes criardes de nos bons médias : le Pallas du 29 août et le Léger du 31 août. Et surprise, dans les deux cas, la CAQ n’est pas à 27 %, mais bien à 24 % et le PQ n’est pas à 28 %, mais à 29 %. Des résultats identiques dans les deux sondages montrent un écart de 5 % entre les deux formations politiques, et non de 1 %, comme chez Synopsis.
Avec le recul de quelques jours et les résultats des autres sondages, on peut maintenant affirmer que le coup de sonde de Synopsis n’avait pas pour objectif de rapporter l’opinion, mais plutôt de la créer. Il s’agit de modeler l’opinion publique avec une prophétie qu’on souhaite autoréalisatrice. On sort un sondage avec un excellent timing en début de campagne et on le « spin » sur toutes les tribunes dans le but d’influencer la population, et lui laisser croire que c’est maintenant là où souffle le vent.
Il faut toujours se méfier des sondages. Surtout de nos jours, ils ne sont même plus probabilistes. On les conduit avec des panels web d’environ 1000 répondants, où il y a souvent 200 indécis, ce qui laisse 800 répondants pour tout le Québec. La représentation géographique est répartie à peu près comme ceci : 400 répondants pour le grand Montréal, 200 pour Québec et 200 pour les régions. Honnêtement, je ne miserais pas ma chemise pour généraliser le score à l’ensemble de la population.
Quelques prédictions pour la suite des choses :
1- La prime à l’urne traditionnellement accordée au PLQ sera transférée à la CAQ cette élection-ci, parce que le vote boomer lui est acquis.
2- Éric Duhaime va surperformer en débat et faire bouger les sondages parce que c’est un rhéteur hors pair.
3- Le PQ vit comme un mauvais remix de la tune de Green Day, Nice Guys Finish Last, et n’arrivera pas à remonter la pente.
4- Le PLQ est fini au moins jusqu’en 2030, mais probablement 2034, voire 38.
5- Les communistes de QS vont continuer à recevoir trop d’attention médiatique relativement à leur poids électoral.











