Cinq ans d’acquisitions chez Brookfield. Trois rencontres avec des dirigeants de son ancien employeur après son assermentation. Un commissaire à l’éthique qui confirme sous serment que la rémunération future du PM est liée au succès de Brookfield. Voici, dans l’ordre, ce qui s’est passé depuis 2021.
Le 15 décembre 2021, Brookfield finalise l’acquisition de Modulaire Group pour cinq milliards de dollars, le plus grand fournisseur mondial de services modulaires, avec 260 000 unités dans 25 pays. Mark Carney est alors président du conseil de Brookfield Asset Management.
Le 14 septembre 2025, comme premier ministre, il lance Build Canada Homes avec un budget de 13 milliards de dollars en mettant la construction modulaire au cœur du programme. L’intervalle entre les deux événements est de moins de quatre ans.
Juin à novembre 2022 — Le fonds de transition et Westinghouse : les deux piliers
Le 22 juin 2022, Brookfield annonce la clôture du Brookfield Global Transition Fund I à 15 milliards de dollars, co-dirigé par Mark Carney. Il est admissible à des paiements d’intérêts reportés liés à la performance de ce fonds jusqu’en 2032-2034, soit sept ans après la fin de son mandat potentiel.
Le 7 novembre 2023, Brookfield et Cameco finalisent l’acquisition de Westinghouse pour 7,9 milliards de dollars américains, financé par ce même fonds.
Le 23 octobre 2025, le premier ministre Carney investit deux milliards de dollars dans les réacteurs de petite taille à Darlington, le même mois où Westinghouse signe un partenariat de 80 milliards de dollars avec le gouvernement américain.
Septembre 2024 — Le Maple Fund : 10 milliards de dollars publics
En septembre 2024, Trudeau nomme Carney conseiller économique du gouvernement libéral. Carney est également président du conseil de Brookfield. Aucune règle d’éthique gouvernementale ne s’applique à lui dans ce rôle.
Dans les semaines suivantes, Brookfield approche les fonds de pension canadiens pour un fonds de 50 milliards de dollars, dont 10 milliards en fonds publics fédéraux.
The Logic obtient les documents de la présentation montrant que le fonds ciblerait le logement, les centres de données, le nucléaire et les télécommunications, bref exactement les secteurs du Budget 2025 de Carney.
La présence de Carney comme conseiller de Trudeau rend ce fonds énormément problématique d’un point de vue politique.
The Globe and Mail, 17 septembre 2024
20 octobre 2024 — Beijing : Carney en réunion privée avec le maire de la capitale chinoise
Un mois après sa nomination comme conseiller de Trudeau, Carney se rend à Beijing pour le Financial Street Forum, une conférence organisée par le gouvernement chinois. Il tient une réunion privée avec le maire de Beijing, Yin Yong.
Le site officiel du gouvernement de Beijing documente la rencontre. Carney exprime le vif intérêt de Brookfield à élargir ses activités à Beijing et à approfondir la coopération dans des domaines tels que la finance verte et les infrastructures. Il s’exprime au nom de Brookfield, pas du Canada.
Brookfield est encouragé à saisir les opportunités, à renforcer ses atouts, et à accroître ses investissements et sa présence commerciale à Beijing.
Site officiel du gouvernement de Beijing, 20 octobre 2024
5 novembre 2024 — 276 millions de dollars de la Banque de Chine a Brookfield
Deux semaines après la visite de Carney à Beijing, The Globe and Mail révèle que Brookfield a obtenu un prêt de 276 millions de dollars canadiens de la Banque de Chine, une institution d’État, à 4 % sur 15 ans, pour refinancer des tours commerciales à Shanghai dans un marché immobilier en crise.
À ce moment, Carney est simultanément conseiller économique de Trudeau et président du conseil de Brookfield. Aucune règle d’éthique ne s’applique. La question posée par l’opposition : qui représentait-il à Beijing, le Canada ou Brookfield ?
14 mars 2025 — Assermentation : 6,8 millions de dollars US en options d’achat dans Brookfield
Carney est assermenté premier ministre en mars 2025. Selon les dépôts américains auprès de la SEC, il détient à ce moment l’équivalent de 6,8 millions de dollars en instruments financiers liés aux actions de Brookfield. Une fiducie sans droit de regard est créée, et le Commissaire Konrad von Finckenstein établit un écran d’éthique couvrant 103 entités de Brookfield.
Ces 103 entités représentent environ 5 % des quelque 2 000 compagnies que Brookfield possède, tel que confirmé par le Rapport 4 du Comité d’éthique. L’écran est administré par deux personnes que Carney peut congédier à tout moment, soit son chef de cabinet, Marc-André Blanchard, et le greffier du Conseil privé, Michael Sabia.
30 avril 2025 — NorthRiver Midstream fait du lobbying malgré l’écran d’éthique
NorthRiver Midstream, une filiale de Brookfield exploitant 3 550 kilomètres de pipelines de gaz naturel en Alberta et en Colombie-Britannique, a fait du lobbying auprès du cabinet du Premier ministre. NorthRiver est explicitement sur la liste des 103 entités couvertes par l’écran. Ce contact aurait dû déclencher l’écran anti-conflits d’intérêts automatiquement. Il ne l’a pas déclenché.
Le lien avec les intérêts de Carney est direct : plus d’exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) canadien signifie plus de gaz dans les pipelines NorthRiver, ce qui génère plus de revenus pour Brookfield et donc une compensation plus élevée pour Carney.
6 mai 2025 — Washington D.C. : rencontre avec le PDG de Brookfield Infrastructure
Carney rencontre Sam Pollock, PDG de Brookfield Infrastructure, à Washington D.C. Brookfield Infrastructure figure sur la liste de l’écran d’éthique. Cette rencontre n’était pas connue du Commissaire à l’éthique.
Devant le Comité d’éthique, le député conservateur Michael Cooper interpelle directement le Commissaire : « vous avez dit au premier ministre de rester à l’écart de Brookfield, et pourtant, il rencontre le PDG de Brookfield Infrastructure, il fait personnellement l’objet de lobbying par NorthRiver. Brookfield n’a-t-il pas une ligne directe avec le premier ministre ? »
Octobre 2025 — Le directeur des opérations de Brookfield dans le bureau du premier ministre
Justin Beber, directeur des opérations de Brookfield Corporation, se rend en avion à Ottawa et rencontre Carney dans son bureau. Beber le confirme lui-même au Comité d’éthique, précisant qu’il avait pris son après-midi pour cette rencontre.
C’est la troisième rencontre avec un dirigeant Brookfield depuis l’assermentation de Carney, toutes trois problématiques selon les termes de l’écran d’éthique.
20 novembre 2025 — L’administrateur de l’écran anti conflits d’intérêts détenait lui-même des actions de Brookfield
Michael Sabia, greffier du Conseil privé et co-administrateur de l’écran d’éthique, révèle au Comité qu’il détenait lui-même des actions de Brookfield à son arrivée en poste. Il les a vendues rapidement. Il admet également ne pas connaître la liste des investissements du fonds qui déterminera la rémunération future de Carney.
L’écran n’a été activé que 13 fois depuis juillet 2025 et, dans sept de ces cas, il a été abandonné.
24 novembre 2025 — Sous serment : quand Brookfield monte, Carney gagne plus
Justin Beber comparaît devant le Comité d’éthique de la Chambre des communes. Le député Michael Barrett lui pose la question directe : « Si la valeur de Brookfield augmente, Carney en bénéficie-t-il personnellement ? »
Quand la valeur de Brookfield augmente, la valeur des instruments que Mark Carney détient augmente aussi. Alors oui, il gagne plus quand Brookfield performe mieux.
Justin Beber, directeur des opérations de Brookfield Corporation, sous serment, 24 novembre 2025
Beber confirme également qu’il était possible pour Carney de se faire racheter ses options lors de son départ de Brookfield, évitant ainsi tout conflit futur. Carney n’a pas choisi cette option!
28 novembre 2025 — Rapport parlementaire : les gardiens ignorent ce qu’ils doivent surveiller
Le Rapport 4 du Comité d’éthique est déposé au Parlement. Sa conclusion centrale : aucun des deux administrateurs de l’écran ne connaît les actifs spécifiques du Brookfield Global Transition Fund, le fonds dont la performance détermine la rémunération future de Carney, potentiellement en dizaines de millions de dollars.
Le Comité souligne aussi que Bruce Flatt, PDG de Brookfield, et Connor Teskey, président de Brookfield Asset Management, ont refusé de comparaître en restant hors du Canada pour échapper à la juridiction du Parlement.
Décembre 2025 — Le commissaire confirme le lien financier sous serment
Le Commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique Konrad von Finckenstein, c’est-à-dire le garde-fou officiel du système d’éthique canadien, déclare devant le Comité : « Il est clair que la rémunération future de M. Carney est liée au succès de Brookfield. »
La Cour suprême a établi dans R. c. Hinchey (1996) que préserver l’apparence de l’intégrité est aussi importante que le fait que le gouvernement possède une intégrité réelle. Le garde-fou officiel de l’éthique a confirmé que l’apparence de conflits d’intérêts dans le cas du premier ministre est réelle.
27 février 2026 — Mumbai : dîner chez les Ambani, partenaires d’affaires de Brookfield en Inde
Carney arrive à Mumbai pour sa première visite officielle en Inde. Mukesh Ambani et son épouse accueillent Carney et son épouse à leur résidence privée. Ce qui n’est pas mentionné dans les communications officielles : Ambani est le partenaire commercial de Brookfield dans le JV Digital Connexion en Inde depuis 2023, et entretient des liens d’affaires étroits avec la firme dans ce pays.
Les actifs Brookfield en Inde sont couverts par l’écran d’éthique. La question de savoir qui surveillait les rencontres de Mumbai n’a pas reçu de réponse publique.
2 mars 2026 — New Delhi : accord GNL signé, pipelines Brookfield en ligne directe
Deux jours après le dîner chez les Ambani, Carney et Modi signent un Partenariat stratégique énergétique visant 50 millions de tonnes de GNL par an vers l’Inde d’ici 2030, soit trois fois la capacité actuelle. Un accord de 2,6 milliards de dollars avec Cameco pour la fourniture d’uranium est également signé.
NorthRiver Midstream, la filiale de Brookfield qui avait fait du lobbying auprès de Carney en avril 2025, exploite les 3 550 kilomètres de pipelines qui alimentent les terminaux GNL canadiens. Plus d’exportations signifie plus de revenus pour Brookfield, et donc une compensation plus élevée pour Carney.
Ce qui est certain
Le premier ministre du Canada touche des options sur une firme dont chaque grande politique de son gouvernement accroît la valeur.
Cinq problèmes documentés par des témoignages sous serment et des rapports parlementaires officiels : le commissaire à l’éthique a lui-même confirmé le lien financier; l’écran anti conflits d’intérêts a failli à trois reprises documentées; les administrateurs de l’écran ignorent ce qu’ils sont censés surveiller; chacune des cinq grandes politiques du gouvernement correspond à un secteur où Brookfield est massivement investi; et les documents demandés par le Parlement sont arrivés incomplets.











