Le discours à la nation qu’a effectué le 47e président des États-Unis, Donald Trump, le soir du 16 juillet, n’avait d’autre objectif que d’exposer la nécessité d’adopter le Safeguard American Voter Eligibility Act (SAVE America Act) en relâchant des documents confidentiels qui démontrent les vulnérabilités du système électoral américain.
Les documents déclassifiés qui ont été déclassifiés et dévoilés par la Maison-Blanche se découpent en quatre grandes catégories, qui constituent chacune un paquet de téléchargement distinct, à savoir : 1. les vulnérabilités des systèmes de vote électronique; 2. l’acquisition et l’exploitation par la Chine des données électorales américaines; 3. l’enquête sur l’inscription des électeurs du Michigan; 4. les non-citoyens inscrits sur les listes électorales étatiques.
Indocile Média propose d’analyser tous les documents et d’effectuer une série de quatre articles sur la chose.
Vulnérabilité : la compromission des machines électorales par le Venezuela
Une note de la CIA intitulée — Résumé de renseignements choisis (2004-2020) sur les capacités de manipulation du vote électronique du Venezuela — indique que le Venezuela, qui a utilisé les machines de vote électronique Smartmatic’s dans les années 2000 et 2010 avait les connaissances nécessaires pour les pirater.
La note précise aussi l’intention des deux précédents dirigeants vénézuéliens, Nicolas Maduro et Hugo Chavez d’altérer les résultats électoraux dans leur pays, mais aussi aux États-Unis en manipulant les résultats des machines électorales. Il importe de savoir que Smartmatic’s était un contracteur qui opérait au Venezuela lors des élections.
La note est claire: en mars 2018, l’entreprise Smartmatic’s a accusé le gouvernement vénézuelien d’avoir gonflé le scrutin d’un million de bulletins de vote aux élections de 2017 au Venezuela. Mais la communauté du renseignement avait déjà levé le drapeau concernant Smartmatic’s dès 2006 et la compagnie avait été forcée de vendre ses activités américaines à l’entreprise Sequoia. Rien n’indique que ces machines aient pu altérer le vote lors d’élections américaines de 2020.
Cyberactivité : un prélude à l’espionnage électoral de la Chine
Un document conjoint de la CIA, de la NSA et du FBI, daté de juillet 2020, explique que depuis 2018 la Chine, par l’entremise d’un groupe appelé APT31, « a ciblé les courriels personnels de hauts placés américains, incluant des fonctionnaires du bureau exécutif du président, ainsi que d’autres hauts fonctionnaires de plusieurs organisations des branches exécutives de l’État, le Congrès et le système de justice fédéral ».
L’objectif de cette opération était de collecter de l’information sur le positionnement politique des acteurs sur les différends entre la Chine et les États-Unis.
« À l’approche de l’élection de 2020, la communauté du renseignement a détecté des acteurs à la solde de l’État chinois qui ciblent la campagne présidentielle de l’ancien vice-président [Mike Pence], probablement pour recueillir du renseignement susceptible de permettre des opérations futures, c’est le premier cas, dans ce cycle électoral, où nous les voyons cibler directement une campagne présidentielle américaine », établit le document.
Rapport exécutif sur les élections de la Cybersecurity and Infrastructure Security Agency (CISA)
Le rapport de CISA explique comment les logiciels qui sont utilisés dans les élections présentent des vulnérabilités au même titre que n’importe quels logiciels d’autres domaines.
De 2019 à 2024, CISA a testé la sécurité de plusieurs logiciels pour évaluer la sécurité du système électoral américain. CISA a déterminé qu’il y a trois facteurs qui interagissent pour façonner la sécurité des élections américaines : certains sous-composants des logiciels ne peuvent pas être corrigés à temps avant les élections à cause de critères administratifs, les fournisseurs privés de systèmes électoraux ne sont pas transparents sur les failles avec leurs clients que sont les États, les municipalités, les tribus amérindiennes et les territoires, et ces mêmes clients disposent généralement de très peu de moyens pour enrayer ces vulnérabilités.
Dans ce rapport, on apprend que l’Office of the Director of National Intelligence (ODNI) a mandaté la firme Mojave Research pour un examen forensique des machines de Dominion utilisées pour l’élection à Porto Rico, en 2024. CISA a eu accès au rapport, mais n’a pu tester les machines elles-mêmes, et ne révèle d’ailleurs rien de ce document.
Par ailleurs, le chercheur J. Alex Halderman a démontré, dans le cadre d’un litige en Géorgie, qu’il était possible d’altérer les sélections encodées dans le code-barres de la machine ImageCast X de Dominion, sans accès physique à la machine et sans que l’électeur puisse vérifier le contenu du code-barres.
Concrètement, ça signifie la possibilité de modifier le vote d’un électeur. Le risque est théorique et rien n’indique dans ce rapport que cela a pu se produire en 2020. Rappelons que Fox News a versé près de 800 M$ à Dominion en 2023 pour avoir relayé de fausses allégations de fraude visant cette compagnie.
Deux courriels du renseignement américain
Dans ce premier paquet de documents déclassifiés, l’administration Trump présente des échanges de courriels qui impliquent des membres de la communauté du renseignement, notamment Nikki Floris, qui était à l’époque directrice adjointe de la division du contre-espionnage du FBI, ainsi qu’un autre courriel qui implique des analystes d’une division de ODNI, qui s’appelle le National Intelligence Council (NIC).
Le premier courriel date du 30 décembre 2020 et a été rédigé par Floris qui exprime son désaccord sur l’avis d’un analyste du NIC afin d’inclure une vue minoritaire dans une attestation pour l’ensemble de la communauté du renseignement, c’est-à-dire que la Chine avait fait de l’influence électorale aux États-Unis. Il importe de savoir que l’ODNI est une sorte d’organisation parapluie chargée de représenter l’ensemble de la communauté du renseignement américain.
À la fin de l’année 2020, la communauté du renseignement s’entendait pour rejeter la possibilité que la Chine ait pu influencer les élections, mais les analystes du NIC qui étaient chargés de la rédaction de l’attestation avaient une opinion contraire et souhaitaient que leur point de vue soit inscrit comme « vue minoritaire » au dossier.
Floris s’est opposée à cela et a qualifié la vue minoritaire comme étant « extrêmement trompeuse et une interprétation erronée des rapports sous-jacents ».
Le second courriel qui provient du NIC est daté du 23 décembre 2021, soit pratiquement un an après le premier, et laisse savoir que — sur la base du même type d’information qui était disponible en 2020 et sur la base de la même logique — la communauté du renseignement conclut désormais que la Chine fait de l’influence électorale à l’étranger.
Donc, les mêmes méthodes chinoises auraient servi à influencer des élections à l’extérieur des États-Unis, mais en sol américain, la communauté du renseignement n’a pas voulu qualifier cela d’influence électorale.
Ce courriel semble avoir été rédigé par l’analyste qui était à l’origine de la vue minoritaire et qui a été critiqué par Floris, un an plus tôt. Ce dernier soulève carrément la question de la neutralité de la communauté du renseignement.
« Nous devrions réfléchir à l’image que cela donne et sur quelle base logique et non partisane l’IC [intelligence community] tranche dans un sens ou dans l’autre », indique-t-il.
Les documents du National Intelligence council
Trois documents du NIC ont été dévoilés au grand public dans ce paquet de téléchargement, soit deux mémorandums datés du 15 janvier 2020 et du 16 octobre 2020 et une attestation datée du 20 août 2020. Prenons-les en ordre chronologique.
Le mémorandum de janvier a été déclassifié le 16 mars 2026 par Tulsi Gabbard, qui était la directrice de l’ODNI (l’organisme parent du NIC). Il informe sur les vulnérabilités de l’infrastructure électorale des élections de 2020 et conclut que la Russie, la Chine, l’Iran, la Corée-du-Nord, ainsi que des groupes non étatiques avaient la capacité de compromettre cette infrastructure.
Le document explique que « les bases de données électorales centralisées, telles que les bases de données d’inscription des électeurs, les listes électorales et les sites web officiels des élections, sont les plus vulnérables à l’exploitation ».
Le NIC soutient aussi que « les systèmes qui compilent, transmettent ou affichent les résultats des élections [comme les machines de vote électronique et les logiciels] sont vulnérables à une exploitation localisée, mais il serait difficile de les manipuler à une échelle suffisamment grande pour modifier le résultat des élections ».
Le mémorandum précise cependant qu’il ne sait pas si ces adversaires avaient l’intention ou non d’interférer dans les élections.
L’attestation du mois d’août examine plus en détail les menaces que posent la Russie, la Chine et l’Iran. Le document est clair, la Russie désirait la victoire de Trump et la défaite du vice-président Biden aux élections de 2020. Sa stratégie a consisté à créer de la division dans l’électorat américain en propageant des allégations d’activités criminelles sur Biden, alors qu’il s’occupait d’affaires en Ukraine, notamment dans l’histoire de la firme de production d’énergie Burisma. Le fils de Joe, Hunter Biden, a siégé au comité d’administration de cette firme.
La Chine, quant à elle, désirait la défaite de Trump aux élections de 2020. Une bonne partie de l’attestation de la section sur la Chine est caviardée et rend difficile d’avancer de l’information avec certitude. Il semblerait que la Chine ait fait preuve de retenue, jugeant qu’une interférence directe dans les élections aurait pu se retourner contre elle. Le document mentionne cependant que la Chine utilise des « incitatifs » pour influencer et obtenir des positions pro-chinoises, mais utilise parfois aussi la coercition. Une chose est certaine, elle a été active dans la collecte de données sur le web et a ciblé des individus en vue de la campagne de 2020.
Quant à l’Iran, il a « mené une campagne d’influence pour saper le président sortant et les institutions démocratiques américaines, et pour diviser le pays avant les élections de 2020 », stipule l’attestation. Cela a été réalisé par l’entremise de campagnes d’influence et de désinformation sur le web.
Dans les trois cas, il s’agit visiblement d’employer l’influence du « soft power » pour affecter le résultat électoral : la Russie en faveur de Trump, et la Chine et l’Iran en faveur de Biden.
L’attestation précise aussi que la Turquie avait essayé d’influencer des politiciens et des candidats pour qu’ils aient une opinion favorable de la Turquie. On mentionne que la chancelière allemande de l’époque, Angela Merkel, ne désirait probablement pas la réélection de Trump à cause de conflits de personnalités et que le prince de l’Arabie saoudite, Muhammad Bin Salman, était inquiet de la possible défaite électorale de Trump en 2020.
Le mémorandum du 16 octobre est un cas particulier : ce n’est pas un jugement de la communauté du renseignement, mais une analyse alternative, signée par deux responsables du NIC.
Autrement dit, c’est la vue minoritaire contre laquelle Floris s’était opposée en décembre de la même année. Ces deux hommes soutiennent que Pékin a pris « au moins quelques mesures » exploratoires pour nuire aux chances de réélection de Trump : messages publics hostiles, capacités d’influence occulte sur le web, pressions diplomatiques et leviers économiques.
Ils avancent des éléments plus spectaculaires, comme une recommandation de collecter des « matériaux compromettants » sur Trump, des expérimentations de deepfakes, un réseau de faux comptes pro-Chine, des missions chinoises chargées d’attiser des manifestations.
Ils évaluent la confiance de leur thèse de « faible à moyenne » et n’ont rien observé sur les mesures les plus agressives, comme du financement de campagnes, une atteinte à l’infrastructure de vote et des fraudes aux bulletins postaux. Ils soutiennent toutefois qu’en vertu de ces informations, la Chine se qualifie comme une entité qui tente d’influencer les élections aux États-Unis, mais pas d’interférer directement, ce qui suppose un degré d’agressivité plus important, comme décrit ci-haut.











