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Les Décrypteurs décryptés : le manifeste marxiste que Radio-Canada a voulu rendre incel

Les Décrypteurs de Radio-Canada ont publié un article qui décrit le manifeste du tireur de Montréal, Seth Hatfield, comme un document incel et misogyne avant d’être un texte marxiste révolutionnaire, ce qui est faux. Il est temps de décrypter les Décrypteurs. 

Lorsqu’un tireur laisse derrière lui un écrit de 104 pages (Manifeste Seth Hatfield complet), il y a assez de matériel pour que tout un chacun puisse y faire du « cherry picking ». L’article des Décrypteurs arrange ainsi la réalité, en affirmant que « l’auteur du document empruntait des concepts marxistes », mais que sa véritable motivation serait issue de l’idéologie incel — c’est-à-dire des hommes qui font preuve d’une misogynie consommée parce qu’ils n’arrivent pas à se trouver une copine. 

La structure du texte et la construction à partir de laquelle Hatfield procède sont fondamentalement et foncièrement marxistes et révolutionnaires. Par exemple, à la page 12 du manifeste, le tueur écrit: 

« Il est vrai que le capitalisme – un système de création bourgeoise – tend par nature à profiter davantage à cette clique spécifique de banquiers, de marchands et d’hommes d’affaires qui constitue la classe bourgeoise qui l’a créé, plutôt qu’aux prolétaires masculins, qui, sous le capitalisme, ne peuvent vivre qu’en vendant leur force de travail à la classe bourgeoise contre un salaire.» 

On nage en plein marxisme. La vente de la force de travail par le prolétaire et la bourgeoisie qui en tire profit, on peut qualifier cela comme le cœur de la pensée marxiste. Et à titre indicatif, le mot bourgeois revient 130 fois sur 45 des 104 pages du manifeste, Marx y est mentionné une douzaine de fois et les mots prolétaires et prolétariat combinent 15 occurrences. Le mot incel, lui, pas une seule fois.

Il est indéniable que la grille de lecture du monde de Seth Hatfield était marxiste, tout comme il est indéniable que la grille de lecture du manifeste l’est elle aussi. 

D’ailleurs, l’auteur du document ne peut pas être plus clair sur ce qu’il souhaite voir se produire pour nos sociétés. À la page 94, il appelle à « l’abolition de la propriété privée sans compensation et conséquemment à la nationalisation des propriétés »; il appelle à la « centralisation du crédit dans les mains de l’État et à l’établissement d’une banque centrale qui planifie l’économie »; finalement il souhaite « l’établissement d’un contrôle étatique sur les moyens de transport et de communication ». 

Le manifeste pullule de ce type de déclarations qui font directement allusion au marxisme. On pourrait presque en repérer à chaque page. Pire encore, l’auteur de la tuerie de Montréal incite ses semblables, c’est-à-dire les « dépossédés de la terre », à passer à l’action et à liquider les acteurs prédominants du capitalisme. Il a même établi des cibles. Il classifie des catégories de personnes qui doivent être éliminées comme étant des éléments A et B, c’est-à-dire des cibles de premier et de second choix, qu’il distingue respectivement aux pages 83 et 88 du manifeste. 

« Les éléments de classe A comprennent les banquiers d’élite, les PDG puissants et les milliardaires, leurs copains (dont de nombreux escrocs et les membres de puissants groupes de lobbying d’entreprises), et les politiciens influents qui les soutiennent ; ainsi que les employés les plus importants des facettes les plus virulentes et les plus sales de l’économie capitaliste, tels que les principaux courtiers en spéculation, les pornographes et autres personnes de ce genre. » 

Quant aux éléments B, ce sont les criminels, tels que les vendeurs de drogue, les gangsters, les pédophiles, les trafiquants d’êtres humains, les proxénètes, etc.

Donc, le soi-disant manifeste incel n’appelle pas à la violence contre les femmes, mais plutôt contre les agents clés du système capitaliste et contre les pires éléments criminels de la société. 

Hypergamie et capitalisme 

À la page 11, Hatfield ne peut pas être plus clair : « L’état hypergamique dans lequel les Occidentaux vivent désormais est essentiellement un résultat inévitable du système économique capitaliste ». Donc, sa logique incelliste est intrinsèquement liée aux inégalités du système capitaliste, contrairement à ce que soutient Yates, qui d’ailleurs, affirme erronément que l’auteur du document n’avance pas des arguments marxistes dans le but de « corriger les inégalités sociales, appeler à saisir les moyens de production ni aider les personnes itinérantes », alors qu’on vient de voir qu’il appelle à l’abolition et la nationalisation de la propriété privée à la page 94, mais passons. 

Le tireur de Montréal définit l’hypergamie « comme l’inverse de la monogamie, c’est-à-dire un phénomène où les femmes s’accouplent à leur guise avec une multitude d’hommes attirants, contrairement à la monogamie, où ces mêmes femmes seraient liées juridiquement et culturellement à un seul homme ».

L’hypergamie est documentée dans les sciences sociales et n’est pas le fait des mouvements incel. Elle n’est pas l’invention des mouvements incel. Pour Seth Hatfield, la condition de possibilité de l’hypergamie que nos sociétés contemporaines expérimentent aujourd’hui s’institue à même le système économique capitaliste (pornographie, applications de rencontre, culture de la consommation des relations homme-femme). Il considère que, pour les capitalistes du passé, il était plus payant d’avoir des hommes et des femmes en état de monogamie, mais qu’aujourd’hui, c’est plus payant de les avoir en état d’hypergamie. 

Je ne cautionne pas ses thèses ici, j’analyse son manifeste et je le mets en perspective avec la désinformation des Décrypteurs. Chez Hatfield, tout passe par la critique du capitalisme à travers un prisme de compréhension marxiste. 

Les Décrypteurs décryptés 

Maintenant, il s’agit de savoir pourquoi les Décrypteurs ont voulu donner au manifeste du tireur de Montréal cette tournure misogyne et incel, qui n’est pas central à l’écrit — bien qu’elle soit présente — et évacuer l’évidence, soit l’aspect marxiste révolutionnaire. 

Il importe de comprendre quelle est la fonction sociale des Décrypteurs. Ceux-ci sont des  fact checkers qui travaillent pour un média d’État qui s’est accointé avec le Parti libéral du Canada. Ce média n’est pas neutre politiquement, tout comme il n’est pas neutre sur plusieurs enjeux. Admettre que ce manifeste est révolutionnaire marxiste avant tout, c’est admettre qu’il y a une violence politique à gauche, d’une part, mais c’est aussi devoir expliquer le point de vue de Hatfield, d’autre part. Même un journaliste qui se distancie de ce point de vue l’accrédite d’une caution implicite, en quelque sorte, du simple fait qu’il doive l’expliquer. Dès lors, il soulève l’enjeu des inégalités structurelles imputables au système capitaliste (qui n’en est plus un, puisque l’on vit à l’ère du capitalisme de connivence). Et ça, il ne faudrait surtout pas que les gens commencent à y réfléchir, parce que ça pourrait leur donner de mauvaises idées. 

Par contre, dire que le tueur est un incel misogyne, ça ne coûte rien, on le fait passer pour un égaré revanchard des femmes. En tant que gardien du dogme de la normativité journalistique, les décrypteurs ne pouvaient admettre une critique marxiste du système établi, et ça, c’est pathétique.



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Julien Garon-Carrier

Fondateur d’Indocile Média

Journaliste et auteur, formé en communication et en science politique, engagé à défendre une information libre et sans compromis.

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