Perdre un autre référendum sur l’indépendance pourrait provoquer la mort de la nation québécoise, car le régime fédéral ne demande pas mieux que de mettre un terme à toute forme de nationalisme. Il faut plutôt imposer l’indépendance incrémentale.
Lors de mon récent passage au podcast Le monde de Tangerine, j’ai été amené à me prononcer sur un éventuel référendum pour l’indépendance du Québec. La réponse a été découpée en une clip d’une minute, qui a visiblement soulevé les passions sur Facebook, avec près de 550 commentaires au moment d’écrire ces lignes.
Les tenants du référendum m’accusent de semer la peur. Ils me disent que de ne pas le tenir, c’est l’équivalent de le perdre d’avance. Ceux qui ont eu la décence de ne pas m’insulter et ont voulu établir un dialogue ont cru que j’étais fédéraliste. C’est plutôt l’inverse, mais ma grille d’analyse est celle de la Realpolitik.
Immigration et indépendance
Le poids démographique de l’immigration dans la société québécoise a significativement augmenté depuis 25 ans. Il y a environ 1,52 million d’immigrants de plus et ce sont des gens qui voteront non, en vaste majorité. Dans ce contexte, un référendum pour la souveraineté du Québec est presque certain d’être perdant, sauf si 85 % ou 90 % des Canadiens français votent oui, ce qui n’arrivera pas.
L’aporie des référendistes tient justement à l’impensé des conséquences du moyen qu’ils se donnent pour fonder l’État du Québec indépendant.
Guerre et politique
Dans la clip en question, je mets en garde le public québécois en utilisant l’inversion de la formule de Carl von Clausewitz, qui a été popularisée par Michel Foucault dans ses cours au Collège de France, et qui stipule que la politique c’est la guerre continuée par d’autres moyens. Or, que se passe-t-il lorsqu’on perd une guerre ? On doit céder du territoire à l’ennemi ou lui payer un tribut.
C’est pourquoi, ne croyant pas que le camp du Oui puisse remporter un troisième référendum, j’ai affirmé que lors d’une défaite les vaincus doivent céder quelque chose. Et dans le cas qui nous occupe, ce quelque chose pourrait bien être l’avenir de la nation québécoise.
Lutte politique versus projet de société
Pour comprendre l’enjeu de l’indépendance en ces termes, il faut admettre qu’elle est une lutte géopolitique qui met au cœur de son existence la raison d’État. On est loin de l’acception du Québec-pays comme « projet de société ». En ce sens, les gens qui affirment que l’indépendance du Québec n’est ni à gauche ni à droite, mais en avant, disent vrai, aussi cliché que cela puisse paraître.
Le concept de raison d’État fait donc référence à l’accroissement des forces de l’État selon les dispositifs diplomatico-militaire et policier. Ces deux aspects sont intrinsèquement liés aux fonctions régaliennes de l’État, c’est-à-dire les fonctions de base d’un État, qui consistent entre autres à assurer la sécurité intérieure, garder les frontières, négocier des traités et mener des guerres. Et justement, le Québec au sein du Canada exerce très peu les fonctions régaliennes d’un État.
L’indépendance incrémentale
La solution que je propose pour remédier à la tenue d’un référendum consiste en un étapisme qui relève d’une forme autonomiste, mais dont la finalité est l’indépendance de l’État du Québec, un concept nouveau que j’ai appelé l’indépendance incrémentale.
L’autonomisme consiste à gouverner à l’intérieur du cadre canadien, à défendre ses champs de compétences et à essayer de faire des gains. L’étapisme, c’est la théorie du bon gouvernement qui doit prouver qu’il peut gouverner en attendant les « conditions gagnantes » pour faire son référendum. Tout ça a déjà été essayé.
L’indépendance incrémentale, en revanche, est une voie de rupture progressive. Le politicien incrémentaliste ne doit pas se sentir restreint par le cadre juridique canadien, mais être dans l’action. S’il attend d’avoir l’approbation d’Ottawa à la suite d’une négociation, il n’arrivera à rien.
Il ne s’agit pas d’aller chercher à Ottawa des champs de compétences comme les autonomistes veulent le faire, c’est-à-dire rapatrier des pouvoirs au Québec après une entente avec le fédéral, mais plutôt investir les fonctions régaliennes de l’État sans demander la permission à qui que ce soit.
Autrement dit, l’indépendance incrémentale, c’est du « nation building » sans repentance!
Par exemple, le Parti libéral du Canada (PLC) a complètement déréglé le système d’immigration depuis 10 ans. En laissant plus de 100 000 personnes entrer par Roxham, en faisant exploser les seuils d’immigration temporaire et en acceptant des tonnes de demandeurs d’asile et de réfugiés. Sans compter que la frontière canado-américaine est une passoire, qu’uniquement 1 % des marchandises qui entrent au pays est fouillé, et que les agents de la douane ne peuvent même pas procéder à l’arrestation des individus qui pénètrent en sol canadien illégalement, s’ils ne passent pas à l’endroit précis d’un poste frontalier.
Devant la faillite de l’État fédéral, voici un champ de compétence que devrait immédiatement investir un parti d’indépendance incrémentale. Avec un gouvernement majoritaire, il pourrait adopter une loi qui stipule que l’État québécois se réserve tous les droits dans tous les secteurs d’immigration pour en effectuer la gestion.
Après tout, le fédéral a sabordé son propre système d’immigration. Il ne fait plus les vérifications de sécurité adéquates pour l’approbation des visas. Quelle légitimité le Québec doit-il reconnaître à un État qui traite l’immigration et les frontières de manière tellement laxiste qu’il y a des cellules terroristes au Canada? Quelle légitimité doit-il reconnaître à un État qui détruit son économie avec l’immigration massive et ne protège presque plus sa frontière terrestre?
Un gouvernement d’indépendance incrémentale pourrait créer une section spéciale de la Sûreté du Québec qui patrouillerait la frontière dans les endroits chauds où l’on sait que les illégaux entrent en sol canadien. Cette section de la douane québécoise pourrait collaborer avec ses homologues américains et leur remettre les individus attrapés. Le gouvernement pourrait ordonner de construire des postes frontières du Québec à proximité de ceux du fédéral, principalement dans les endroits où il les a abandonnés la nuit et où il a réduit les heures d’ouverture.
Ce gouvernement pourrait décider que le Québec a reçu assez de demandeurs d’asile dans les dernières années et effectuer des contrôles aux aéroports de Montréal et Québec. Il pourrait rediriger les demandeurs d’asile dans le reste du Canada. Bref, il s’agirait de ne plus s’en laisser imposer par Ottawa en matière d’immigration.
Légitimité et rapport de force
À ce stade-ci du texte, plusieurs lecteurs doivent se dire que seul l’assentiment démocratique de la population permet de légitimer la rupture avec le cadre juridique canadien. Je ne vais pas esquiver l’objection : je l’assume.
Aucun ordre constitutionnel n’a été institué selon les règles qu’il instituait. L’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 n’a fait l’objet d’aucun référendum. Le rapatriement de 1982 a été imposé au Québec malgré le refus de son Assemblée nationale, et la Cour suprême a jugé le procédé légal.
Autrement dit, le régime qui exige aujourd’hui du Québec une procédure irréprochable s’est lui-même constitué en passant outre à son consentement. On ne peut pas invoquer la légalité d’un ordre pour interdire l’acte qui l’a fondé.
La légitimité d’un État ne précède pas l’acte de sa fondation, elle le suit. Elle se gagne par l’exercice effectif et durable des fonctions régaliennes sur un territoire, et par la reconnaissance des autres États. C’est comme ça qu’on crée une nation : par des gestes qui s’instaurent dans des rapports de force.
Cela dit, l’indépendance incrémentale n’est pas un coup de force. Elle suppose qu’un parti se présente devant l’électorat et annonce clairement ce qu’il va faire. On cesse ainsi de considérer que le mandat d’un gouvernement du Québec s’arrête là où Ottawa décide qu’il s’arrête.
Il va y avoir des tensions, c’est clair. Mais ce ne sera pas pire qu’au lendemain d’un référendum gagnant qui ne sera jamais reconnu par le fédéral, de toute façon. Il y aura des poursuites judiciaires et les médias comme Radio-Canada et La Presse feront de la propagande pour le PLC, mais ça, il y en a déjà plus ou moins tout le temps.
L’indépendance incrémentale a cet avantage d’être dans l’action, c’est-à-dire d’être à l’offensive pour forcer la main du fédéral, qui verrait le sérieux de la démarche et qui n’aurait pas d’autres choix que de s’asseoir pour négocier.
Accumuler les victoires incrémentales tout en multipliant les appuis géopolitiques d’autres États nationalistes, notamment et principalement les États-Unis, est la voie à suivre plutôt que de canaliser l’énergie de la nation dans un référendum perdant.











