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Technocratie numérique : le totalitarisme qui se fait passer pour la liberté

L’avènement de la technocratie numérique se fera probablement par la privatisation totale de l’État : son remplacement par des oligopoles détenus par le monde de la finance et les oligarques de la tech américaine, en vue d’établir la société du contrôle qui sera encadrée par l’intelligence artificielle.

Un article paru dans Unlimited Hangout soutient que la révolution de l’IA et la construction de centres de données, dont l’objectif est l’intelligence artificielle générale, la surveillance et la militarisation, crée une techno-structure (technate) qui vise la gouvernance des sociétés par une technocratie numérique et la privatisation totale du gouvernement. 

L’article a été publié par Mark Goodwin et Whitney Webb, mais un récent entretien de Webb, une journaliste indépendante célèbre pour ses écrits sur l’affaire Epstein et son livre One Nation Under Blackmail, au podcast de Chris Hedges, journaliste récipiendaire d’un prix Pulitzer, a permis de préciser davantage le déploiement de l’infrastructure des sociétés de contrôle.

Webb explique que le réseau de l’homme le plus riche de l’Ohio, Leslie Wexner, un proche associé d’Epstein, a investi depuis des décennies dans des partenariats public-privé dans la ville de New Albany en banlieue de Columbus, et qu’ils ont ensemble, à toute fin pratique, privatisé la ville en vue d’y tester la gouvernance d’une technocratie numérique, à travers la New Albany Company

New Albany est aussi devenue le cœur d’une des plus importantes grappes de centres de données aux États-Unis, avec Amazon, Meta, Microsoft et Google. Autour d’elle, dans la région de Columbus, gravitent les autres pièces de l’assemblage : Intel et son usine de semi-conducteurs, obtenue au prix de deux milliards en incitatifs; Anduril et son usine d’armes autonomes à Rickenbacker; et Erebor, banque de stablecoins fondée par Peter Thiel, Palmer Luckey et Joe Lonsdale, qui a obtenu sa charte fédérale en quatre mois.

Cette concentration des grands joueurs de l’IA a été attirée par des subventions puisées à même l’utilisation de la taxe sur l’alcool, qui a été achetée à l’État de l’Ohio pour 1,4 milliard de dollars par JobsOhio jusqu’en 2039, un organisme privé qui remplace le Département du développement de l’Ohio, depuis 2011. Mais son accaparement de la taxation a été prolongé jusqu’en 2053, sans versement additionnel.

On y développe tant des capacités pour les drones tueurs autonomes que des capacités en vue d’atteindre l’intelligence artificielle générale, soit l’IA qui dépasse l’humain sur l’ensemble des tâches cognitives. Ce qui ressort essentiellement de l’entrevue de Webb tient au fait que les géants des tech ont « à ce stade fusionné avec l’État sécuritaire », comme Palantir qui est une compagnie de façade pour la CIA selon Webb. Et que plusieurs des PDG de ces entreprises sont ouvertement transhumanistes, croyant que la finalité de l’humanité est de fusionner l’homme et l’intelligence artificielle. Leur croyance dans cette technologie atteint « une ferveur quasi religieuse », dit Webb. 

Ce qu’on y retrouve ressemble au développement parfait pour la projection d’une société du contrôle à toutes les étapes du développement technologique de l’IA. Erebor qui possède l’infrastructure pour une monnaie programmable. Anduril y développe des chasseurs et des missiles autonomes. Les avancements cognitifs de l’IA permettront le contrôle des contenus en ligne. Le développement d’une ossature entière pour la surveillance généralisée, comme avec le programme de DARPA, Total Information Awareness, qui permettrait la prédiction des crimes, et qui serait implémenté par Palantir.

Image extraite de la présentation du New Albany Innovation Center illustrant la concentration de centres de données à New Albany, dans l’Ohio.

Mais également le développement de l’identité numérique pour l’Ohio afin d’accéder aux services publics de l’État. Sans compter des tests sur la ville intelligente de demain, dont un des objectifs est de mettre fin à la possession de voitures automobiles privées pour les remplacer par du transport en commun électrique, du moins selon ce que soutiennent Webb et Goodwin. Bref, la définition même d’une prison à ciel ouvert où vous êtes libre de tout, mais capable de rien sans une autorisation.

C’est par l’influence sur l’État, le contrôle des politiciens et les partenariats public-privé qu’une telle stratégie se développe, toujours dans l’optique de privatiser les profits et étatiser les pertes. En plus d’utiliser une quantité phénoménale d’eau, les coûts d’électricité ont augmenté pour tous les citoyens en raison de l’énorme consommation des centres de données. 

Le but étant d’utiliser les leviers de l’État pour se mettre immensément riche. Comme Erebor, nommée d’après la Montagne solitaire du Hobbit de Tolkien, le royaume nain dont le dragon Smaug s’est emparé pour dormir sur son or.

Que le réseau Wexner-Epstein soit derrière un tel développement n’est nullement surprenant. Sans compter la présence de Peter Thiel et de plusieurs PDG à l’idéologie néo-réactionnaire, qui cherchent à privatiser l’État entièrement et mettre à sa tête un PDG-dictateur qui va gérer l’État comme une entreprise. Bref, un monde d’oligarques par et pour les oligarques. Mentionnons au passage que, plus tôt cette année, Thiel, faisait des conférences en Europe, notamment en Italie à Rome, pour prédire l’arrivée de l’antéchrist sur terre, rien de moins.

Image diffusée dans le cadre des « dossiers Epstein » montrant un dîner organisé en 2015 par Reid Hoffman et Peter Thiel, auquel Epstein a assisté. On y aperçoit Elon Musk et Mark Zuckerberg.

L’idéologie de la liberté 

Le récit politique vendu pour obtenir une opinion publique favorable à ce genre de projet relève d’une idéologie de la liberté, un peu comme à l’époque du « Laissez-faire » au 19e siècle. Si l’objectif est une privatisation totale de l’État — ce qui comprend les fonctions régaliennes comme l’émission de la monnaie, la légitimité de la violence, l’application des lois et règlements et les contrôles qui leur sont inhérents — on comprend bien qu’on ne se trouve plus dans un projet de droite économique qui relève de la réduction de l’État, mais dans un totalitarisme qui revêt la forme de la technocratie numérique. 

Au cœur de ce totalitarisme, les oligarques des techs et milliardaires américains proches du clan Trump qui s’érigent en une nouvelle aristocratie. Le Canada et le Québec ne feront pas exception à ce qui se passe dans l’empire au sud de la frontière. 

En Europe, la technocratie numérique totalitaire semble plutôt venir des technocrates de Bruxelles et de l’Union Européenne que d’oligarques de la tech, mais le résultat sera le même : une société du contrôle dans une prison à ciel ouvert. L’Euro numérique, l’identité numérique, tout cela est déjà bien en marche. 

Deux visions totalitaires au 21e siècle

Au-delà de l’analyse de Webb et Goodwin, deux visions du totalitarisme s’opposent au 21e siècle. La première est celle qui vient d’être discutée, et qui est probablement la moins évidente de toutes parce qu’elle berne les libertariens à croire qu’elle n’est qu’une version cool de la liberté et des techs, sans l’emprise de l’État pour l’empêcher d’agir. 

La seconde est celle de la gauche, comme la frange socialiste du Parti démocrate aux États-Unis, qui voit le salut du peuple par le tout à l’État, soit du communisme, et qui souhaite transgresser l’ordre constitutionnel en abolissant le Sénat. Cette gauche est islamo-gauchiste et n’a pas peur d’antagoniser les uns et les autres sur la base de critères de division, tels que la race et la lutte des classes. Son modus operandi tient justement dans la création de tensions sociales, d’émeutes et de manifestations.  

Dans les deux cas, aucun des deux projets politiques n’est souhaitable. L’avenir des peuples doit être national et conserver son caractère démocratique. Vaste projet s’il en est un, puisque tout conspire contre lui à gauche comme à droite.

Au Canada d’ailleurs, le gouvernement libéral s’est attardé depuis un an à adopter des lois qui régissent le monde numérique et accroissent la surveillance, préambule nécessaire à la technocratie numérique, semble-t-il. Après tout le Canada possède déjà un PDG à la tête de son gouvernement.

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Julien Garon-Carrier

Fondateur d’Indocile Média

Journaliste et auteur, formé en communication et en science politique, engagé à défendre une information libre et sans compromis.

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